Vétaris

Elle marche sur des œufs. Aujourd’hui, ce n’est qu’un souvenir lointain, une sensation visqueuse mêlée d’amertume et de gloire qui lui colle aux entrailles, mais ce jour-là, il avait le goût du sang et une insupportable odeur de sulfure d’hydrogène. Dans ce même van qui l’emmène vers la reconnaissance dont elle rêve depuis le jour où elle a posé son premier orteil timide et terrifié à l’orphelinat public de Vétaris, elle sourit des moqueries et du mépris que ses camarades osent encore parfois afficher. Bientôt, ils lui témoigneront le respect qu’elle mérite. En observant ces mêmes tours qui la menaient alors vers une ferme décadente, elle imagine déjà les applaudissements, l’admiration, la honte, la peur, les mains fières et assurées qui lui remettront la médaille du mérite et le sourire qui annoncera sa nomination à la tête des Hommes en noir. L’ascension la plus fulgurante de la courte histoire du pays. Elle observe de nouveau les fermes biologiques qui défilent à perte de vue, de hauts bâtiments translucides de plus de 50 étages, chacun alimenté par une énorme machinerie de 500 m de long qui relie la tour de fer et de verre à la salle de traitement. Partout, des centaines de petites fourmis s’affairent comme n’importe quel autre jour à faire tourner la machine agricole. Scientifiques, agriculteurs, gardes, et tout au bout de la chaîne, dans les énormes hangars froids, les ouvriers traitent sans relâche les produits sortant de la gueule de chacun de ces géants. Anna n’est encore jamais entrée dans une salle de traitement. Bientôt, elle sera autorisée à en connaître tous les rouages. C’est là que beaucoup de ces habitants de la périphérie qu’elle traque pour dénicher les Insensibles se cachent. N’y en a-t-il pas aussi au cœur du centre administratif, des Insensibles, ces barbares qui pratiquent encore la cruauté ? Quelques gradés influents parviennent sans doute à introduire de la viande ou du beurre çà et là, à déjouer tous les contrôles de sécurité. Ou peut-être existe-t-il une cabane de débauche, bien cachée en sous-sol dans les bois, au fin fond des racines tentaculaires de Vétaris. Eux ne risquent rien, les porcs, personne ne les questionne, mais elle le ferait, elle, pour qu’aucun ne se sente aux dessus de la loi.

Ce jour-là, elle marchait sur des œufs. Ce n’était pas une métaphore. Elle sentait les coquilles qui craquaient sous ses épaisses semelles de cuir, leur liquide visqueux qui s’accrochait à ses chaussures et la puanteur qui commençait déjà à lui soulever le cœur. Elle se pinça les lèvres. N’eût été pour le masque qu’elle se devait de porter et pour les supplications et les pleurs qu’elle percevait dans une pièce du fond, le pathétique de la situation aurait pu prêter à sourire. Rien ne semblait réel, ni la lumière orangée qui se reflétait sur les épais murs de pierre sans fenêtres, ni les plumes des volailles qui volaient un peu partout à mesure qu’elles échappaient aux membres les plus agiles de la Brigade, qui s’acharnaient à les pourchasser. Ils finiraient par les avoir toutes, mais leurs essais ratés qui les faisaient chuter sur le sol gluant juché de coquilles et d’excréments seraient coupés au montage. Personne ne veut voir des Hommes en noir échouer. Les informations ne montreraient que les têtes rapidement coupées ; si le Cœur ne peut se permettre de laisser du bétail en liberté, il ne saurait tolérer aucune forme de torture animale inutile.

L’atmosphère était étouffante, et pas une seule fenêtre ne venait aérer cette immense pièce pour laisser échapper l’odeur nauséabonde qui commençait à monter du tapis de foin et d’ovalbumine. Anna scruta le vaste espace qui l’entourait, plus un seul œuf qui n’eût été détruit, elle pouvait enfin s’éloigner de la scène de crime pour respirer et nettoyer sa tenue. Contrairement aux Hommes en noir, seuls habilités à ôter la vie, elle n’avait pas le droit de porter une combinaison. Elle devrait supporter l’odeur qui imprégnait déjà ses vêtements, ses cheveux, ses pores et bien plus de son être qu’elle n’aurait dû le permettre.

En se dirigeant vers le robinet, elle ne put s’empêcher de tourner les yeux vers une porte entrouverte. C’est là que la Brigade spéciale s’occupait de la famille. Quand Anna était bien plus jeune, on épargnait encore les enfants. C’est comme ça qu’elle s’était retrouvée à l’orphelinat. Mais avec 14 millions de bouches à nourrir, les nouvelles générations de la planète ne voulaient plus se permettre de faire dans les sentiments et autoriser la diffusion des idées et des gènes Insensibles. Elle n’arrivait pas à détourner le regard. « Fais comme si la pièce était vide, ce ne sont pas tes parents, ce n’est pas toi ! », se répéta-t-elle alors qu’elle s’était figée, suspecte, à la vue de tous. « Ils ne souffriront pas, pas plus que les poulets, ils sont tout aussi répugnants qu’eux. » Par chance, un animal venant encore de réussir à s’échapper fit chuter son poursuivant avec fracas. Avant que la Brigade spéciale réunie dans la pièce du fond avec la famille ne détournât son attention vers la porte, Anna avait repris ses esprits et son chemin. Un peu plus loin, elle se retourna une dernière fois sur cette scène burlesque, la porte du fond s’était refermée.

À la lumière du jour, un robinet de fortune apparut à son secours. Elle passa son badge sur le capteur pour libérer un mince filet d’eau qui lui fit l’effet d’un torrent. Ses collègues restés à l’extérieur l’interrogèrent d’un regard de méfiance mêlée d’amusement, mais un simple coup d’œil à la voiture suffit à les convaincre que la Source ne serait pas utilisée en vain ; aucun d’eux n’avait envie de devoir supporter cette odeur de mort pendant des semaines, et laver le van serait un délit bien plus difficile à occulter. Alors ils acquiescèrent et reprirent leurs conversations. Anna nettoya ses semelles et, feignant de débarrasser ses cheveux d’un résidu tenace, en profita pour se passer de l’eau sur le visage afin d’y effacer la sueur et l’émotion qu’elle n’aurait pas dû ressentir. Ses gestes furent à peine perceptibles. Elle se sécha de sa manche et rejoignit ses camarades de l’Académie près du véhicule.

« Il y en a beaucoup ? » Elle fit un signe de la tête. « Ils ont fait comment ? Ils leur ont anesthésié les cordes vocales ! » Elle acquiesça encore une fois. « À toi aussi apparemment ! », ses camarades rirent. Beya n’avait jamais eu sa langue dans sa poche, mais elle avait toujours su se faire apprécier de tous ou presque. Elle deviendrait sans aucun doute un Homme en noir se dit Anna, peut-être même leur chef. Elle avait toutes les qualités requises : une foi inébranlable dans les Valeurs, une grande force physique et morale, un don inné pour communiquer avec ses semblables et une ambition qu’elle affichait avec la même fierté que ses exploits à l’Académie.

Anna chercha à tâtons une constance qu’elle n’avait jamais bien su où trouver. Son amie Beya, ou du moins celle qu’elle considérait comme telle, avait toujours été son cap. Franche, affirmée, parlant d’une voix forte, personne n’aurait osé remettre en cause sa Sensibilité, contrairement à l’orpheline aux gènes douteux que l’on suspectait souvent, sans raison, derrière son caractère effacé. Ce n’était qu’elle, où est-ce que tout le monde remarquait que ce manège l’avait étourdie au-delà de la puanteur ? Ce n’était peut-être qu’elle, personne ne la regardait, ses camarades de l’Académie avaient tous leurs yeux envieux tournés vers les Hommes en noir qui rejoignaient leurs véhicules, protégés du monde extérieur et des éclaboussures par leurs combinaisons qui ne laissaient rien transparaître de leur Sensibilité. Lorsqu’elle serait un Homme en noir, Anna pourrait enfin cesser d’avoir peur.

« Anna ! T’es sûre que t’a pas volé un œuf en passant ? Ça pue là-dedans ! », lança un de ses jeunes collègues. Les autres rirent. «  Avec tes gènes, t’as peut-être des pulsions incontrôlables, mais on peut aider. Allez, montre-le nous ton bel œuf tout rond ». Les rires redoublèrent. «  Si y’avait un œuf entier dans cette voiture, ça sentirait rien, bande de demeurés ! » Rétorqua sèchement Beya. Les passagers se turent, fixant soudain leurs chaussures. Tous, sauf Arnaud. Arrogant et grande gueule malgré son manque évident d’intelligence, il pouvait encore moins supporter la supériorité de Beya que l’impureté d’Anna.

«  Parce que tu en as senti beaucoup des entiers dans ta vie peut-être ?

– Pas beaucoup, mais j’ai déjà vu un livre. Tu devrais essayer un jour, on y apprend plein de choses intéressantes. » Certains des passagers ricanèrent, faiblement, presque en silence. Si Arnaud ne s’était jamais fait respecter pour sa finesse d’esprit, ses poings et son tempérament bagarreur l’avaient aidé à conquérir un autre type de considération. Anna releva la tête et regarda le paysage défiler par la fenêtre. La crise était passée, encore une, et les fermes biologiques qui s’étendaient à perte de vue l’aidaient à imaginer un avenir dans lequel elle n’aurait plus à se battre, pas pour ça tout du moins, pas pour obtenir des miettes de respect de quelques crétins qui lui inspiraient la même nausée que cette insupportable odeur d’œuf pourri.

Cet avenir, elle l’aperçoit au bout de cette route qui lui paraissait interminable alors, juste après les portes de la capitale, juste après cette lente succession de tours, qui ont aujourd’hui cessé de refléter son insignifiance. Dans quelques kilomètres à peine, ils baisseront les yeux devant elle au lieu de la juger de leurs sourires qui ne s’essaient même pas à l’hypocrisie, de la condamner de leurs messes-basses encore bien trop audibles, de l’exécuter de leurs regards emplis de certitude. Déjà, la nausée commence à la quitter, les frontières de son petit univers s’éclaircissent pour s’étendre bien au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer ce jour-là. Le monde, qui semblait tanguer depuis la fin de cette mission au poulailler, semble vouloir retrouver des contours qu’elle peut saisir, des contours qui ne la laissent pas du mauvais côté du cadre. Bientôt, ce sera elle le juge, ce sera elle le juré, ce sera elle le bourreau, la police, le chef des Hommes en noir.

« Bah alors, tu sors ? », Beya l’appelait. La voiture était vide. Ils étaient tous descendus jusqu’au sous-sol sans qu’elle s’en aperçoive. Elle sortit du véhicule et suivit la jeune femme jusqu’au vestiaire. Il était vide. Malgré les efforts du Cœur, l’Académie attirait encore peu de femmes, et à cette heure, la plupart devaient être en train de terminer de déjeuner. « Merci pour tout à l’heure, prononça timidement Anna.

– Tu devrais leur fermer le bec à ces crétins. C’est toujours un plaisir pour moi, mais ils ne te laisseront jamais tranquille si tu ne les remets pas leur place toi-même. » Anna regarda par terre, elle savait que Beya avait raison. Elle ne savait tout simplement pas comment s’y prendre. « C’est tous des fils à papa. La plupart ont réussi à entrer à l’Académie parce qu’ils connaissent quelqu’un. Toi, tu méritais ta place. Pense à ça la prochaine fois qu’ils te charrient, ça te donnera un peu de confiance.

– Merci, j’essaierai, répondit Anna sans grande conviction. Et toi, comment tu as atterri ici ?

– Moi, ça n’a rien à voir, rétorqua Beya visiblement offensée. Sa camarade ne semblant pas comprendre sa réaction, la jeune femme se radoucit et poursuivit. Mon père n’aurait pas bougé le petit doigt pour m’aider à avoir une place ici. Il était totalement contre. Ma mère est morte quand j’étais toute petite. Son corps n’a pas supporté le premier régime de restrictions, comme beaucoup d’autres. Je ne l’ai pas vraiment connue, mais mon père ne s’en est jamais remis. Il a l’air de continuer à penser que je suis faite du même bois que ma mère, même s’il est évident que je suis bien plus solide. Jamais malade ! Mais à trop vouloir me protéger, ou plutôt se protéger lui-même, il a fini par oublier que j’étais une personne et pas un bibelot fragile posé dans une vitrine. Bref, j’ai un peu l’impression d’avoir grandi sans parent moi aussi. » Moi aussi, Beya lui prit la main comme si elle la comprenait, comme si elle le pouvait, comme si elle avait la moindre petite idée de ce qu’elle avait dû endurer toutes ces années, orpheline d’Insensibles, reflet d’une haine dont elle n’avait fait qu’hériter. Son amitié la blessa tout à coup, un grand coup de solitude, dure et froid, pris en pleine poitrine. Mais elle sourit. Beya ne pensait pas à mal. Ses dents et sa main se serrèrent, puis dans un soulagement mutuel, la belle jeune femme au regard à peine ému sortit Anna de sa torpeur d’un « bon, on va déjeuner ? Je meurs de faim moi ! » désinvolte.

Dans le vaste réfectoire qui regroupait les différentes sections de l’Académie, Anna fut soudain frappée par l’immensité et la froideur de cette pièce de carrelage blanc. Ses pas résonnaient dans l’ampleur du vide, soulevant un peu plus à chaque choc cet estomac qu’elle sentait déjà monter à ses lèvres. Anna s’assit face à Beya et à quelques retardataires isolés. Lorsqu’il était rempli, ce vide hygiénique avait l’air plus humain, mais en ces heures creuses, même les lieux les plus familiers semblaient avoir perdu tout sens de la réalité. Anna savait qu’elle devait faire un effort, porter cette cuillère à sa bouche, que des gens, ici et ailleurs, ne manqueraient pas de percevoir sa faiblesse. Mais le sol continuait de frapper sous ses talons immobiles, les grands carrés blancs se confondaient en une spirale de rien prête à avaler sa troisième dimension. Elle se leva, courut, un peu, comme elle put, en tanguant sur les murs, ouvrit une porte, deux, s’agenouilla, avant de déverser le contenu de son estomac vide dans cet autre carrelage blanc qui s’obstinait à lui renvoyer un reflet qu’elle ne voulait pas voir. Tout se mélangeait, les plumes, les coquilles qui craquent, l’odeur, le sol gluant, la lumière sur les murs, la porte, l’odeur, les larmes, le sang, les gorges tranchées et ce liquide visqueux, l’odeur encore.

« Putain, Anna, qu’est-ce que t’as ? Faut que tu te reprennes, lui asséna Beya en lui attachant déjà les cheveux.

– C’est rien, j’ai pas dû manger assez ce matin, un petit malaise, lui répondit Anna.

– Arrête, si je ne mords pas, ils n’y croiront pas non plus, rétorqua-t-elle en levant un doigt au ciel. Qu’est-ce qui se passe ? C’est à cause de ce matin ? À cause des parents ? »

Anna lui répondit d’un regard mêlé de colère, de surprise et d’effroi. « J’ai lu ton dossier. Il y avait des photos. Une sacrée ressemblance, mais c’était il y a longtemps, il faut pas te mettre dans des états pareils. »

Quelle garce hypocrite pensa Anna. La pauvre orpheline de cœur abandonnée par son papa haut dans le Cœur ! Aucun des élèves de l’Académie n’aurait pu avoir accès à ce dossier. Pas sans un appui haut placé, très haut. Quelle naïveté ! Une amie ! Une aristocrate qui cherche une bonne œuvre pour déculpabiliser plutôt ! Et des photos ! Anna n’avait jamais vu de photos. Anna ne savait même pas qu’il y avait des photos. Elle n’avait que ses souvenirs, ténus, timides, contestables, sans réponse, des images qui s’effaçaient un peu plus à chaque souffle. Des photos ! Un jour, elle les verrait et elles cesseront de la hanter. Mais Anna ne dit rien, Anna continua d’écouter sagement la leçon de Beya. « S’ils voient que ça t’affecte, tu reviendras cinq ans en arrière dans ta carrière, et encore, s’ils te gardent à l’Académie. Tu sais à quel point ils peuvent être paranos.

– C’est bon, ça va maintenant. » Anna se leva et se dirigea plus assurée vers le réfectoire, suivie de Beya qui ne la quittait pas des yeux.

Après le repas, le débriefing de la saisie du matin réunit tous ses participants. Tous à l’exception des Hommes en noir. Nul ne pouvait deviner si les visages qu’ils affichaient à cet instant étaient les mêmes que ceux qu’ils portaient sous leur masque il y a quelques heures. Rectification, peu le savaient, mais tout le monde s’en fichait. Ce n’étaient que des symboles, des allusions de perfection, des îles obscures qui nous permettaient de rester dans la lumière sans nous poser de questions. Elle, elle sera bien plus qu’un symbole remplaçable, elle sera quelqu’un.

Les images et les mots n’en finissaient pas. Tout était haché, remonté, rescénarisé, retourné pour que le film final ne soit que triomphe. Les volailles qui criaient, les plumes qui volaient, les hommes qui tombaient, tout devait disparaître au profit d’une image de pub ne laissant la place qu’à la Bientraitance. Les volailles de studio sont entraînées à se laisser attraper, caresser, les Hommes en noir à se laisser sourire. Anna n’avait qu’à signer le document certifiant l’authenticité du documentaire. Des photos ! Est-ce qu’elles représenteraient ce qu’il s’était réellement passé ? Est-ce qu’elle serait capable de faire la différence ? Tout cela ne s’était passé que ce matin et elle ne savait déjà plus démêler la réalité. La pièce se remit à tourner. Tous ces écrans, ces lumières, ces sourires. Elle signa.

Asphyxiée, elle se rendit dans la petite forêt végétale du centre d’entraînement, un des seuls espaces verts accessibles aux novices. Elle avait de la chance pourtant, certains n’en ont aucun. Beya était sur ses talons, mais elle ne la remarqua pas, trop occupée à se trouver une respiration qui semblait s’être perdue au-delà de la cime des arbres. Encore aujourd’hui, elle s’étonne que son univers ait pu basculer si vite, à peine le temps d’un trajet en voiture depuis la capitale vers ces terres rurales et brutales si difficiles à contrôler pour le Cœur, le temps d’un trajet comme celui-ci, celui qui la ramène de la mission qui la fera entrer dans les courts livres d’Histoire de Vétaris.

« Arrête ! » Beya se contenta de lui frôler le bras, mais c’est une vague de torpeur qui la frappa sur-le-champ. Immobile, elle se retourna lentement, tentant de retrouver son visage de glace avant que ses yeux ne rencontrent ceux de sa poursuivante. « Tu me suis ?

– Je voulais être sûre que ça allait, m’excuser pour ce matin. Je n’aurais pas dû te parler de ces photos comme ça. C’était maladroit. » Tu n’aurais jamais dû les voir, pensa Anna, mais ses lèvres se contentèrent de prononcer : « Ça va. Je pense pas que ce soit le meilleur endroit pour parler de ça.

– Détrompe-toi, Beya en profita pour retrouver le fil de la conversation, je connais la forêt comme ma poche, mieux même. Si on ne parle pas trop fort et qu’on ne bouge pas, on ne peut ni nous voir ni nous entendre. Ils ont arrêté les drones dans la forêt. Ça ne plaisait pas aux insectes et sans eux, pas de vie végétale.

– Pourquoi tu me racontes tout ça ? Je n’ai rien à cacher.

– Arrête Anna ! T’arrêtes pas de faire des malaises ces derniers temps, tu tires la gueule tout le temps, t’es blanche comme un fantôme. Les autres ne peuvent peut-être pas encore faire la différence, mais je ne suis pas aveugle, je te connais bien. »

Les deux jeunes femmes jouèrent au chat et à la souris un instant, suffisamment longtemps pour pouvoir retrouver la face si jamais elles venaient à se tromper l’une et l’autre. Anna peinait à croire la scène qui se déroulait devant ses yeux. Beya, la parfaite recrue, la première de sa division, la fille du préfet, avait tout l’air de vouloir l’entraîner dans un système qu’elles avaient toutes deux juré d’anéantir. Était-ce un test ? Une blague douteuse pour la rappeler à ses origines insensibles ? Une manière de la remettre à sa place, l’orpheline qui osait la talonner dans presque tous les domaines ? À quel point connaissait-elle la femme qui plantait dans ses yeux un regard qui semblait vouloir la transpercer ? Beya n’aurait eu aucun mal à faire en sorte que ce soit elle qui soit envoyée seule dans le hangar ce matin-là, à demander qu’une porte reste ouverte, une porte ouverte sur une famille qui ressemblait tant à son passé. Anna ne flancha pas, mais sa curiosité commençait à la submerger. Elle devait savoir. Elle ne savait pas bien pourquoi, pour avoir une chance de se sauver ? Pour se convaincre que tout ce en quoi elle s’efforçait de croire n’était pas qu’un château de sable ? Pour saisir une opportunité qui ne se représenterait jamais ? Elle voulait partir, faire comme si tout cela n’avait été qu’une blague. Rire et oublier. Mais elle n’avait jamais été douée pour ça, rire et oublier.

Anna se demandera toujours si c’est son silence pétrifié ou les circonstances qui avaient donné à Beya la force de lui parler de ce rendez-vous dans la forêt, de lui parler d’une cause qu’elle aurait pu soutenir, peut-être dans une autre vie. « Tu n’as pas peur que je te dénonce ? », lui asséna alors Anna d’une froideur qui aurait presque fait douter sa compagne une fraction de seconde, mais Beya n’avait jamais été douée pour ça, douter et reculer. « Je sais que tu ne le feras pas. Tu n’es pas comme eux, tu es bien plus intelligente. » Elle aurait tout aussi bien pu choisir différente, idiote, insensible, cela ne changeait rien. Même son amie ne l’avait jamais reconnue comme l’une des leurs. Ses mots résonnaient dans son crâne, « tu n’es pas comme eux », ou plutôt aurait-elle dû dire « tu n’es pas comme nous ». Beya, elle, personne n’aurait jamais osé l’exclure. Insensible ou non, elle ferait à jamais partie de Vétaris. Elle aurait même pu appartenir aux deux mondes, personne n’y aurait trouvé à redire. Ceux qui n’avaient jamais eu à se justifier n’auraient jamais à choisir, ils pouvaient bien épouser ce qu’ils étaient censés détruire. Alors, pourquoi Anna ne parvenait-elle même pas à en trouver un seul ?

Dans la voiture individuelle qui la ramène aujourd’hui vers le triomphe qui l’attend à Vétaris, elle repense à ce chemin qui n’a cessé de changer sa vie, ce trajet vers les terres barbares, le défilement des tours qui s’ouvriraient bientôt devant elle au lieu de sembler vouloir l’engloutir. C’est une route étrange, qui relie les pires usines de confection, si proches des maisonnettes en ruine de leurs travailleurs usés et de l’orphelinat aux immeubles technologiques les plus grandioses de la capitale. Un itinéraire qui ressemble tellement au cours de son existence.

Après cet échange dans la forêt, elle ne ménagea ni son temps ni ses efforts pour enquêter, fouiller, documenter et gagner la confiance de chaque nom, chaque visage qui lui refusait un reflet de respect, un regard d’égalité, un sourire d’amitié. Malgré la nausée et les spirales de carrelage blanc qui paraissaient la hanter jusque dans son sommeil, malgré ses tempes qui claquaient derrière ses yeux comme le décompte d’un temps qui s’était arrêté trop vite, elle retranscrit méticuleusement tous les échanges, toutes les observations, encore incertaine de la place qu’elle aurait à leur trouver.

Les Insensibles étaient soudés, convaincus, il se dégageait de leur prudence un charme jovial qui la traitait avec une gentillesse qui lui avait toujours été étrangère. Pourtant, elle ne s’était jamais sentie appartenir à cette cause, pas plus qu’à une autre, mais ne fallait-il pas qu’elle en choisisse une ? Dans une autre vie, ils auraient pu être sa cause. Dans une autre vie, elle aurait peut-être pu se contenter d’être un symbole, une orpheline, la martyre d’un idéal qui l’aurait choisie. Mais elle n’avait jamais voulu qu’une seule chose, exister par elle-même, trouver dans le regard de tous ceux qui l’entouraient cette substance qui lui avait toujours manqué.

Alors elle s’accrocha à sa nausée et à son monde en ellipse, un monde qui semblait tanguer un peu moins depuis que ses investigations avaient choisi un sens. C’est ce semblant de linéarité qui pava la route qu’elle parcoure aujourd’hui. Le rapport qu’elle présenta bien des mois plus tard aux plus hauts gradés auxquels elle avait pu s’adresser ne comportait aucun nom. Le document présentait une suite de faits et de codes qui, s’ils intriguèrent immédiatement le Cœur, ne reçurent pas l’accueil enthousiaste qu’Anna avait espéré. Ils voulaient des accusés, mais elle avait trop peur que les plus importants d’entre eux disparaissent au profit d’opposants supposés qui auraient bien plus satisfaits ces intéressés. Elle savait bien que la foule scanderait son nom lorsqu’elle verrait que Beya et quelques autres n’étaient pas plus protégés que les travailleurs agricoles et les ouvriers, que personne ne pourrait plus remettre en cause sa dévotion et freiner son ascension.

Alors, elle avait pris tous les risques pour leur apporter ce qu’ils ne pourraient plus nier, quelles que soient les personnes impliquées. Des images floutées, des voix éraillées, un rendez-vous imminent qui regrouperait tous les principaux dissidents de cette section, qui semblait à mille lieues des petits Insensibles affamés qu’ils attrapaient habituellement. La tentation avait été trop forte et ils ne pouvaient pas se permettre de cacher plus longtemps ces preuves qui leur tombaient du ciel. Si elles venaient à se répandre sans qu’aucune action n’ait été mise en place, la population ne mettrait pas longtemps à exiger leur tête.

Le lendemain, l’équipe d’intervention encercla silencieusement le périmètre et une poignée d’individus masqués entra dans la petite cabane perdue au milieu des arbres. Ce matin, Anna resta près du van à attendre que son cauchemar se termine. Au début, les Hommes en noir ne trouvèrent rien, mais la cachette souterraine ne fit illusion que quelques petites minutes. Très vite, ces ombres sortirent du minuscule bâtiment, traînant un groupe d’adolescent pétrifiés et blafards, qui deviendront bientôt ces fantômes auxquels ils ressemblaient tant à cet instant.

Sur le chemin qui la ramène vers la capitale, Anna imagine l’annonce des arrestations, les noms et les visages qui inondent les écrans de tout Vétaris, l’estrade montée à la hâte, les discours qui seront tous en son honneur. Dans cette confusion, elle trouve enfin ce calme fait certitude qu’elle avait tant cherché, une paix qui ne se finance que sur la malhonnêteté d’autrui. Mais, même parée de tous les atours de la compromission, elle ne parviendra pas, avant son jour de gloire, qui la verra enfin nommée à la tête des Hommes en noir, à sentir ses pores s’intégrer à autre chose qu’à sa chair ou au vide.

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