Une vie de papier – intermédiaires – deuxième partie

Mes yeux sont tout de suite attirés vers un livre à la couverture verte que je ne reconnais pas. Comme c’est étrange !

Mes journées se suivent et se ressemblent, une routine à la fois ennuyeuse et rassurante à laquelle je me suis habituée. Ce matin, comme Tous les autres matins du monde (découvrez la bande annonce de ce film français ici), je me réveille, je dérange Kenny lorsque je le bouscule en m’étirant, mais il se rendort vite après s’être retourné en me signifiant son mécontentement par un petit grognement des plus étranges. Je suis mon rituel du matin, sans y penser. Je me passe de l’eau sur le visage pour me réveiller, puis je me prépare un café bien fort, exactement pour la même raison. Une fois les yeux en face des trous, je prends le petit déjeuner, une douche rapide et j’allume mon ordinateur pour me mettre au travail.

Mon premier réflexe est toujours de consulter mes emails afin de vérifier si la maison d’édition n’a pas un travail urgent à me confier. Aujourd’hui, pas d’urgence, pas de drame, alors je peux commencer à relire le livre que l’on m’a demandé de corriger. Je lis lentement, je chasse la moindre faute, le moindre grain de sable dans les rouages du style. Ce travail me demande une grande concentration. Alors, après plusieurs heures, lorsque mes yeux et mon attention commencent à fatiguer, je m’accorde une pause. Je me lève de ma chaise, je fais quelques pas dans l’appartement, quelques étirements, je m’occupe des courses, du linge, ou encore du ménage. Ce sont des occasions comme les autres de bouger un peu et de me vider la tête.

Il y a des jours, comme aujourd’hui, où ma charge de travail n’est pas écrasante. Ces jours-là, j’ai du temps pour pouvoir me détendre, ce qui signifie généralement lire un bon livre dans mon bon vieux fauteuil rouge. Je m’assois toujours à la même place pour lire, dans un vieux fauteuil moelleux et confortable qui me donne l’impression d’être dans les bras d’un grand-père rassurant. Je m’assois et mes yeux parcourent la pièce à la recherche de ma nouvelle aventure littéraire

Mon regard est tout de suite attiré vers un livre à la couverture verte que je ne reconnais pas. Comme c’est étrange ! Je sais que je possède un grand nombre de livres, peut-être même trop, et qu’ils ne sont pas vraiment « rangés » ou ordonnés d’une quelconque façon spécifique, mais je connais tout de même bien ma collection. C’est un peu comme un jardin que je visiterais chaque jour. Même si les fleurs se mélangent sans aucun ordre particulier, cela ne m’empêche pas d’en connaître les moindres pétales.

Je m’approche de l’intrus, rien n’est inscrit sur la tranche. La situation est de plus en plus étrange. Je le touche du bout des doigts et une vague d’électricité me traverse le corps. D’abord les doigts, les bras, le buste, jusque dans les jambes. Puis, c’est comme si mon crâne et mon cerveau étaient doucement électrocutés. Étonnée, je retire rapidement la main, mais je décide finalement de me saisir rapidement de l’ouvrage et de retourner m’asseoir dans mon vieux fauteuil rouge. Lorsque je m’y installe, je me sens en sécurité. Je ne peux pas l’expliquer, mais ce livre m’attire et m’effraie à la fois. Je l’observe. Il n’y a rien d’inscrit sur la couverture verte ; ce n’est vraiment pas commun pour un livre. J’hésite à l’ouvrir. Mon cœur bat fort, lentement. Je prends une grande respiration, et je l’ouvre à la première page.

Tout à coup, ma matinée passe devant mes yeux comme un film en accéléré. Tel un spectateur de cinéma, je reste médusée devant ces images. Je m’observe me lever, caresser Kenny, me laver le visage, me faire un café, le boire. Je passe environ 15 minutes à lire les nouvelles, je prends mon petit déjeuner. Le temps semble défiler à toute vitesse. Les minutes ne sont que des secondes qui s’évanouissent dans un nouveau moment sans intérêt… Un bien mauvais film… Je décide de tourner la page. Le jour change mais les événements restent identiques. Je sais que c’est hier, la date s’affiche sur le réveil. Toujours le même rituel, le même petit déjeuner. J’avale mes céréales, mon jus d’orange, je croque dans ma pomme, que je ne terminerai pas. Je prends une douche rapide, je me lave les dents, et je me mets à travailler. Le scénario ne s’améliore pas.

Encore une page de tournée, encore une journée de passée, encore les mêmes scènes qui se jouent, le même café, dans la même tasse, le même petit déjeuner, le travail. Tout est à l’identique mais se déroule de plus en plus vite. À la fin de la journée, alors que le soleil décline, j’éteins l’ordinateur et je m’installe confortablement dans mon bon vieux fauteuil rouge pour bouquiner. Encore une page, encore la même journée qui défile, encore et encore. Le dîner, la pause dans ma lecture lorsque mes yeux commencent à fatiguer, mon pyjama. Et quand je m’endors sur mon livre, le rideau tombe, il fait noir, le film s’arrête pour recommencer à la page suivante.

Je passe des pages, des chapitres, à part ma tenue, rien ne change. Plus de pages, une année entière, toujours les mêmes scènes. Je fais défiler le papier et les jours de plus en plus rapidement, mais tout ce qui se déroule devant mes yeux, ce sont de mornes journées qui se répètent à l’infini. Mon cœur bat plus vite maintenant, mes yeux et ma peau sont humides, mon souffle semble avoir du mal à atteindre ma poitrine. Mes doigts se dirigent vers la fin de l’ouvrage, mes yeux se ferment. J’ai bien trop peur de ce qui va apparaître. Mes paupières s’ouvrent enfin. C’est une enfant qui joue que je vois. Cette enfant, c’est moi. Je ris, je m’amuse avec mes amis, je cours dans tous les sens. Je ris surtout. Le temps semble ralentir sur cette page, même s’il ne se passe pas grand-chose finalement. Je la regarde longtemps cette page, cette enfant. Il est tard, la réalité se rappelle à moi, j’ai oublié de déjeuner et mon estomac crie famine.

Je ne saurais dire si toute cette expérience m’a rendue triste ou heureuse. Je pose le livre sur l’accoudoir du fauteuil, et je me dirige vers la cuisine. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il vient de se passer, mais il faut bien que j’avale quelque chose.


Point linguistique

  • Le/la/les moindre(s) = le plus petit
  • Ne pas avoir les yeux en face des trous = ne pas y voir très clair, en raison de la fatigue ou de l’alcool
  • Être médusé(e) = stupéfait, paralysé d’étonnement ou de peur. Découvrez l’origine de cette expression ici.
  • Bouquiner = lire
  • Un bouquin = un livre
  • Crier famine = souffrir/se plaindre de la faim

À vous maintenant ! 

Si vous pouviez regarder votre quotidien comme un film, que verriez-vous ? Est-ce que le film vous plairait ?


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